L'enfer c'est les autres par Jean-Paul Srtre

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L'enfer c'est les autres par Jean-Paul Srtre

  Voltaire 9/7/2008, 11:53


1964
Lenfer cest les autres

par Jean-Paul Sartre
Extrait du CD Huis clos
Quand on crit une pice, il y a toujours des causes occasionnelles et des soucis profonds. La cause occasionnelle c'est que, au moment o j'ai crit Huis clos, vers 1943 et dbut 44, j'avais trois amis et je voulais qu'ils jouent une pice, une pice de moi, sans avantager aucun d'eux. C'est--dire, je voulais qu'ils restent ensemble tout le temps sur la scne. Parce que je me disais que s'il y en a un qui s'en va, il pensera que les autres ont un meilleur rle au moment o il s'en va. Je voulais donc les garder ensemble. Et je me suis dit, comment peut-on mettre ensemble trois personnes sans jamais en faire sortir l'une d'elles et les garder sur la scne jusqu'au bout, comme pour l'ternit. C'est l que m'est venue l'ide de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Telle est la cause occasionnelle. Par la suite, d'ailleurs, je dois dire, ces trois amis n'ont pas jou la pice, et comme vous le savez, c'est Michel Vitold, Tania Balachova et Gaby Sylvia qui l'ont joue.
Mais il y avait ce moment-l des soucis plus gnraux et j'ai voulu exprimer autre chose dans la pice que, simplement, ce que l'occasion me donnait. J'ai voulu dire l'enfer c'est les autres . Mais l'enfer c'est les autres a t toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par l que nos rapports avec les autres taient toujours empoisonns, que c'tait toujours des rapports infernaux. Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, vicis, alors l'autre ne peut tre que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mmes, pour notre propre connaissance de nous-mmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connatre, au fond nous usons des connaissances que les autres ont dj sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donn, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dpendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantit de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu ils dpendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, a marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.
Deuxime chose que je voudrais dire, c'est que ces gens ne sont pas semblables nous. Les trois personnes que vous entendrez dans Huis clos ne nous ressemblent pas en ceci que nous sommes tous vivants et qu'ils sont morts. Bien entendu, ici, morts symbolise quelque chose. Ce que j'ai voulu indiquer, c'est prcisment que beaucoup de gens sont encrots dans une srie d'habitudes, de coutumes, qu'ils ont sur eux des jugements dont ils souffrent mais qu'ils ne cherchent mme pas changer. Et que ces gens-l sont comme morts, en ce sens qu'ils ne peuvent pas briser le cadre de leurs soucis, de leurs proccupations et de leurs coutumes et qu'ils restent ainsi victimes souvent des jugements que l'on a ports sur eux.
À partir de l, il est bien vident qu'ils sont lches ou mchants. Par exemple, s'ils ont commenc tre lches, rien ne vient changer le fait qu'ils taient lches. C'est pour cela qu'ils sont morts, c'est pour cela, c'est une manire de dire que c'est une mort vivante que d'tre entour par le souci perptuel de jugements et d'actions que l'on ne veut pas changer.
De sorte que, en vrit, comme nous sommes vivants, j'ai voulu montrer, par l'absurde, l'importance, chez nous, de la libert, c'est--dire l'importance de changer les actes par d'autres actes. Quel que soit le cercle d'enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c'est encore librement qu'ils y restent. De sorte qu'ils se mettent librement en enfer.
Vous voyez donc que rapport avec les autres , encrotement et libert , libert comme l'autre face peine suggre, ce sont les trois thmes de la pice.
Je voudrais qu'on se le rappelle quand vous entendrez dire L'enfer c'est les autres .
Je tiens ajouter, en terminant, qu'il m'est arriv en 1944, la premire reprsentation, un trs rare bonheur, trs rare pour les auteurs dramatiques : c'est que les personnages ont t incarns de telle manire par les trois acteurs, et aussi par Chauffard, le valet d'enfer, qui l'a toujours joue depuis, que je ne puis plus me reprsenter mes propres imaginations autrement que sous les traits de Michel Vitold, Gaby Sylvia, de Tania Balachova et de Chauffard. Depuis, la pice a t rejoue par d'autres acteurs, et je tiens en particulier dire que j'ai vu Christiane Lenier, quand elle l'a joue, et que j'ai admir quelle excellente Ins elle a t.

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